TrueMedia : Preuve et Blockchain : L’état de l’Art

31 août 2026 | BlockChain, Blog, Juridique

Cet article a pour objectif d’étudier comment une technologie
décentralisée devient un outil de certification juridique.

 

“Entre promesse technique et
cadre légal en construction”

 

SOMMAIRE

I – Introduction : La blockchain, nouvel outil de preuve
II – Comment fonctionne la preuve blockchain ?
III – Les atouts de la Blockchain: rapidité, coût, décentralisation
IV – Où en est-on dans le monde ? Repères chronologiques
V – Le cas de la France : une reconnaissance prudente
VI – Les limites actuelles de la preuve blockchain
VII – Conclusion

 

I – LA BLOCKCHAIN COMME NOUVEL OUTIL DE PREUVE

La blockchain est souvent associée aux cryptomonnaies, mais elle recèle un usage juridique prometteur : la certification de preuves numériques.
Jour après jour, elle obtient un statut juridique formel dans les principales économies du monde.

Avant d’entrer dans les détails techniques et juridiques, il faut retenir une idée simple : la blockchain permet de prouver qu’un fichier numérique existait, sous une forme précise, à un moment donné.
C’est ce qu’on appelle la « preuve blockchain » — un outil qui pourrait transformer la manière dont on établit l’antériorité d’une création, la paternité d’une œuvre ou l’existence d’un secret des affaires.

À Retenir
La preuve blockchain est une preuve cryptographique qu’un fichier numérique spécifique existait sous une forme spécifique à un moment précis.

 

 

II – COMMENT FONCTIONNE LA PREUVE BLOCKCHAIN ?

 

Le mécanisme repose sur trois étapes faciles à comprendre, même sans connaissances techniques :

Étape 1 — L’empreinte numérique (le « hash »)
Chaque fichier numérique (document, photo, enregistrement vidéo ou audio, contrat…) possède une empreinte unique appelée « hash ». Cette empreinte, calculée par un algorithme cryptographique, est comme une signature irréversible : elle identifie un fichier de manière univoque. Modifier un seul caractère du fichier change totalement le hash.

Étape 2 — L’ancrage sur la blockchain
Cette empreinte est inscrite (« ancrée ») sur un registre public immuable — la blockchain. Une fois inscrite, elle ne peut plus être ni modifiée, ni effacée. La blockchain joue ici le rôle d’un grand livre public, ouvert à tous, infalsifiable.

Étape 3 — La vérification indépendante
Quiconque peut, à tout moment, recalculer l’empreinte d’un fichier et la comparer à celle ancrée sur la blockchain. Si elles correspondent, le document n’a pas été altéré depuis la certification. Personne d’autre n’est nécessaire : la preuve est auto-vérifiable.

Idée simple
Pensez à la blockchain comme à un horodateur public infalsifiable : on y inscrit l’empreinte d’un document, et tout le monde peut vérifier qu’il n’a pas changé depuis.

 

 

III – LES ATOUTS DE LA BLOCKCHAIN: RAPIDITE, COÛT, DECENTRALISATION

 

Comparée aux outils classiques de preuve, la certification blockchain présente trois atouts majeurs :

– Elle est Instantanée: pas de rendez-vous à prendre, pas de délai d’enregistrement. On certifie en quelques secondes.
– Elle est Abordable : le coût est dérisoire comparé à un dépôt notarié ou à l’enregistrement d’un droit d’auteur.
– Elle est Vérifiable partout : la preuve est consultable et vérifiable par n’importe qui, depuis n’importe où.
– Elle est Décentralisée : elle ne dépend d’aucune institution unique. Elle est ancrée sur une infrastructure qui persiste indépendamment de toute entreprise ou gouvernement.

Dans un litige de propriété intellectuelle, cela permet de constituer une antériorité, d’établir des dates de paternité, de documenter un secret des affaires et de démontrer l’évolution d’une œuvre — le tout avec une certitude mathématique.

 

IV – OU EN EST-ON DANS LE MONDE ? REPERES CHRONOLOGIQUES

 

La reconnaissance juridique de la preuve blockchain progresse pays par pays. Voici un panorama des étapes marquantes, qui retrace deux étapes majeures de l’évolution du droit de la preuve numérique à l’échelle internationale. Ils illustrent comment les systèmes juridiques ont dû s’adapter pour authentifier les données électroniques de manière fiable et rapide.

A/ Décembre 2017 [ETATS UNIS] : La règle de l’auto-authentification (FRE 902)

Les amendements apportés aux règles 902(13) et 902(14) des Federal Rules of Evidence (FRE) aux États-Unis ont profondément changé la gestion des preuves informatiques en justice :

Avant l’amendement : Pour admettre un fichier ou une donnée informatique lors d’un procès, il fallait souvent faire témoigner un expert ou un technicien à l’audience (un forensic expert) pour garantir que le fichier n’avait pas été altéré.

Après l’amendement : Les enregistrements générés par un procédé électronique ou copiés d’un support numérique deviennent auto-authentifiants (self-authenticating).

Le rôle du Hash : Pour en bénéficier, la preuve doit être accompagnée d’une certification écrite rédigée par une personne qualifiée.
C’est ici que l’empreinte cryptographique (hash) intervient.
Si le « hash » actuel du fichier correspond exactement au « hash » généré lors de sa capture ou de sa création, le tribunal considère que l’intégrité de la preuve est mathématiquement démontrée. Le témoignage oral d’un expert n’est plus requis.

B/ Juin 2018 [CHINE] : Le premier jugement basé sur la Blockchain (Hangzhou Internet Court)

Le 28 juin 2018, le tribunal spécialisé dans le cyberespace de Hangzhou (ville qui abrite notamment le siège du groupe Alibaba) a rendu une décision historique en matière de propriété intellectuelle :

L’affaire (Huatai v. Daotong) : Une entreprise de médias (Huatai) accusait un tiers d’avoir plagié et diffusé son contenu en ligne sans autorisation.

L’innovation : Pour prouver la violation des droits d’auteur au moment exact des faits, la victime avait fait enregistrer le code source et des captures d’écran des pages web contrefaites sur une blockchain.

La décision : La Hangzhou Internet Court est devenue le premier tribunal au monde à valider officiellement la blockchain comme un outil légal et recevable pour figer, conserver et extraire des preuves électroniques infalsifiables. Quelques mois plus tard, la Cour suprême du peuple chinois a généralisé cette règle à l’ensemble du pays.

C/ Février 2019 [ITALIE] : L’une des premières législations nationales à accorder une valeur juridique pleine et entière à l’horodatage basé sur la blockchain.

La loi italienne 12/2019 (et spécifiquement son article 8-ter) a marqué un tournant majeur en Europe en devenant l’une des premières législations nationales à accorder une valeur juridique pleine et entière à l’horodatage basé sur la blockchain, l’alignant ainsi sur les standards du règlement européen eIDAS.
Voici les points clés pour mieux comprendre la portée de cette loi :

D/ CADRE JURIDIQUE ET EQUIVALENCE

Équivalence légale : L’horodatage sur un registre distribué (blockchain) produit les mêmes effets juridiques qu’un horodatage électronique classique au sens du droit européen.

Preuve de temps : Il permet d’attester de manière juridiquement contraignante la date et l’heure exactes auxquelles un document ou une donnée a été inséré dans le registre.

Inviolabilité : La loi reconnaît la nature décentralisée, immuable et transparente de la technologie comme garantie de non-modification des données.

E/ CONTEXTE & IMPACT EUROPEEN

Pionnier en Europe : En promulguant ce texte dès février 2019, l’Italie s’est positionnée à l’avant-garde de l’innovation réglementaire liée au Web3 et aux technologies de registres distribués (DLT).

Interopérabilité : Cette loi a anticipé les évolutions européennes ultérieures (comme les discussions autour d’eIDAS 2.0) visant à harmoniser la reconnaissance des services de confiance basés sur la blockchain à l’échelle de l’Union européenne.

 

V – LE CAS DE LA FRANCE: UNE RECONNAISSANCE PRUDENTE

 

En droit français, si tout moyen de preuve est en principe recevable, en matière civile ou commerciale, l’admission de la preuve blockchain relève encore du régime des preuves imparfaites, soumis à une exigence de traçabilité et de signature certifiée propre aux documents dématérialisés.

A/ UNE VALEUR AU CAS PAR CAS

Liberté de la preuve : En matière civile, la preuve est libre. Le juge ne peut pas rejeter un enregistrement sur une chaîne de blocs (blockchain) simplement parce qu’il est numérique.

Appréciation du juge : La blockchain est une preuve imparfaite. Le tribunal évalue sa force probante au vu des autres éléments du dossier.

Évolution récente : Des décisions, comme celle du Tribunal judiciaire de Marseille en 2025, acceptent l’horodatage blockchain pour prouver l’antériorité d’une création, sans automatiser sa validité. Vous pouvez consulter une analyse détaillée de ces évolutions sur le Village de la Justice.

Cette « valse hésitation » engagée par la Loi française se résume dans deux décisions illustratives :

1 – Mars 2025 [FRANCE] Reconnaissance de la validité d’un horodatage sur blockchain pour prouver l’antériorité de droits d’auteur.

Le 20 mars 2025, le Tribunal judiciaire de Marseille [Tribunal judiciaire de Marseille, 1ère chambre civile, 20 mars 2025, RG : 23/00046] a reconnu pour la première fois en France et en Europe la validité d’un horodatage sur blockchain pour prouver l’antériorité de droits d’auteur.

a/ Les faits

Le litige: L’affaire opposait la célèbre maison de couture AZ Factory à la société Valeria Moda pour contrefaçon de vêtements
La preuve: Pour établir qu’elle était bien à l’origine des modèles avant son concurrent, la marque a produit un certificat d’horodatage numérique ancré sur une blockchain publique.

b/ La portée de la décision

Une première reconnue :
Les juges ont admis que l’empreinte numérique horodatée constitue un moyen de preuve recevable et probant en matière de propriété intellectuelle.

Un complément nécessaire : Le tribunal n’a pas isolé la blockchain comme preuve absolue unique. Elle s’inscrit dans un faisceau d’indices (associée à d’autres éléments comme des publications ou des constats) pour attester de l’intégrité de la création à une date précise.

Une révolution pour les créateurs : Cette jurisprudence offre une alternative moderne et économique aux dépôts traditionnels (enveloppe Soleau, huissier) pour fixer l’existence d’une œuvre immatérielle.

2 – Aout 2025 [FRANCE]  le Tribunal de Briey rejette une signature DocuSign

Tribunal judiciaire de Val-de-Briey, Juge des contentieux de la protection, 5 août 2025, RG : 25/00115
À l’inverse, ce tribunal rejette sévèrement une signature DocuSign, illustrant la prudence qui entoure encore certains modes de preuve électronique.
Le contraste avec la décision de Marseille met en lumière une jurisprudence en pleine transformation.

L’opposition entre le rejet d’une signature DocuSign et l’accueil favorable de la blockchain révèle la mutation du droit de la preuve numérique en France 

Point d’attention
Il n’est pas contesté que la blockchain présente de nombreuses garanties en matière d’intégrité des documents. Mais certains obstacles empêchent encore de lui attribuer une force probante plus importante.

 

 

VI – LES LIMITES ACTUELLES DE LA PREUVE BLOCKCHAIN

 

Si la blockchain est une excellente machine à figer le temps et l’état d’un fichier, elle est incapable de juger de la pertinence ou de la légitimité de ce qu’on lui donne à enregistrer.

la preuve blockchain bute sur deux difficultés majeures :

Traçabilité de l’auteur : l’identité de celui qui certifie un document peut facilement être masquée ou substituée. La blockchain prouve que le document existait, mais pas de manière certaine qui l’a déposé.

Qualité du document : la certification d’un faux document n’est pas exclue. La blockchain garantit l’intégrité d’un fichier à partir de son ancrage, mais ne vérifie pas la véracité de son contenu au moment du dépôt.

 

 

VI – CONCLUSION

 

Ces limites expliquent pourquoi la preuve blockchain, seule, ne suffit pas toujours.

Elles ouvrent la voie à une approche hybride combinant plusieurs dispositifs.

L’analyse des critères de validité émergents explore l’opportunité d’une approche combinant :

Signature électronique commerciale — pour identifier l’auteur ;
Horodatage blockchain — pour dater et garantir l’intégrité ;
Intervention d’un tiers de confiance — pour apporter une caution institutionnelle.

Cette combinaison pourrait devenir un nouveau standard de sécurisation des actes bancaires, et plus largement, des actes juridiques dématérialisés.

A suivre !